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LE (petit) MANIFESTE : I, WE, US

La force de vie. C’est le nom que je donne à ce qui me saisit parfois devant une lumière, un arbre, un enfant qui invente un jeu. Cette envie de faire, de comprendre, de continuer. Je la reconnais aussi quand une image ou une histoire commence à prendre forme.

Je pense à tout ce qu’il a fallu pour que nous soyons là. À cette matière, à ces transformations, à ces milliards d’existences qui nous ont précédés. L’échelle me dépasse. Elle me rappelle que ma vie, si importante pour moi, appartient à quelque chose de beaucoup plus vaste.

J’ai parfois envie de voir dans le vivant une volonté commune, un mouvement qui nous relierait tous. C’est une image qui m’aide à penser. Je ne sais pas si elle décrit autre chose que mon besoin de trouver un lien.

Nous partageons pourtant des choses très concrètes : l’air, l’eau, des sols, des lieux. Nos vies dépendent d’autres vies, souvent loin de nous et hors de notre regard. Cette dépendance me touche autant qu’elle m’inquiète. Elle rend difficile l’idée que nous pourrions vivre chacun pour soi.

J’aime être là. Regarder des ombres, des reflets, le mouvement des gens dans la rue. Ce plaisir peut paraître minuscule face à la violence du monde. Il compte pour moi. Et je supporte mal qu’il soit si difficile d’y avoir accès quand on manque de sécurité, de temps, de liberté.

C’est de là que viennent à la fois mon envie de créer et ma colère face à l’injustice. Je voudrais que davantage de personnes puissent éprouver ce plaisir de vivre. Une image ne change pas à elle seule les conditions d’une existence. Elle peut peut-être ouvrir un moment, une attention, une conversation.

Je pars de ce que je ressens. C’est une place limitée, avec son histoire et ses angles morts. Pour aller plus loin, j’ai besoin des autres.

Les autres voient des choses que je ne vois pas. Une même rue, un même geste, une même décision peuvent prendre un sens très différent selon la vie qu’on a menée. Cela m’intrigue depuis longtemps. C’est aussi ce que j’essaie d’approcher avec des photographies ou des personnages.

Je peux imaginer ce que quelqu’un éprouve, l’écouter, parfois me reconnaître dans son expérience. Mais je ne peux pas habiter sa vie à sa place. Il reste un écart. L’oublier serait encore une manière de parler pour lui.

Accorder de l’attention à quelqu’un ne m’oblige pas à lui donner raison. Les faits peuvent être vérifiés, les arguments discutés, les actes contestés. Je tiens à cette distinction : reconnaître une personne et prendre son expérience au sérieux laisse toute sa place au désaccord.

J’aimerais mieux comprendre ce qui nous fait juger si vite. La peur, l’habitude, le manque de temps, ce qu’on nous a appris ? Je le fais aussi. Il m’arrive de reconnaître une étiquette avant de voir la personne. Les histoires m’intéressent parce qu’elles peuvent compliquer ce premier jugement.

Nous disposons d’outils extraordinaires pour nous parler et montrer ce que nous voyons. Cela ne suffit visiblement pas à nous comprendre. Il faut aussi de l’attention, du temps, et des conditions dans lesquelles chacun puisse parler sans être écrasé par les autres.

Je tiens à la solidarité, au respect, à la possibilité de vivre sans être humilié. J’y vois des choix à défendre et à mettre en pratique. Je n’attends pas de la nature qu’elle les justifie à ma place. Ce qui m’importe, c’est ce qu’ils rendent possible entre nous.

Même avec des valeurs proches, nous pouvons vouloir des choses incompatibles. Comment décider alors ? Qui est entendu, qui porte le coût d’une décision, qui peut la contester ? Je n’ai pas de réponse générale. Ces questions font partie du travail commun, autant que la bonne volonté.

Le dérèglement climatique, la destruction de milieux vivants et les inégalités me donnent un sentiment d’urgence. Je vois aussi des gens qui prennent soin, qui inventent, qui s’entraident. J’ai besoin de regarder ces deux réalités ensemble pour ne pas me résigner.

Nos responsabilités et nos moyens d’agir sont très inégaux. On ne peut pas demander le même effort à quelqu’un qui essaie de payer son logement et à quelqu’un qui dispose d’un grand pouvoir économique ou politique. Les choix individuels comptent ; ils s’inscrivent dans des règles et des rapports de force qu’il faut aussi pouvoir changer.

Je ne sais pas quelle forme pourrait prendre une société plus juste. Je sais certaines choses que je voudrais y voir : moins de domination, davantage de temps pour vivre, des conditions dignes pour les enfants, une attention réelle à ce dont nos vies dépendent.

Ces souhaits demandent des décisions concrètes. Ils peuvent aussi entrer en conflit. Il faudra discuter, essayer, mesurer les conséquences et revenir sur des erreurs. J’aimerais que nous sachions le faire sans attendre d’être tous d’accord sur tout, ni renoncer à entendre ceux que nos décisions affectent.

La place de la propriété, du travail, des connaissances partagées, les rapports entre les femmes et les hommes, entre les générations : tout cela mérite d’être interrogé. Je m’y sens impliqué, avec mes habitudes et mes contradictions. Je peux commencer par regarder ce que je fais, ce que j’accepte, ce que je transmets.

Ma manière d’y contribuer passe notamment par les images et les récits. Faire exister un autre point de vue, donner du temps à une présence, rendre sensible quelque chose qu’on traversait sans le voir. J’aimerais que ce que je crée donne parfois envie de s’arrêter, de parler ou de faire à son tour.

I, WE, US. Ma vie, les personnes que je rencontre, et tous ceux avec qui nous partageons ce monde sans nous connaître. J’essaie de tenir ces échelles ensemble. Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas encore. L’envie de prendre soin de ce qui nous permet de vivre, elle, est là.

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13 octobre 2026